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Les montres que je n'ai pas choisies

  • Photo du rédacteur: Valentin De Steur
    Valentin De Steur
  • 7 juin
  • 7 min de lecture

Il y a des montres que l'on choisit, et d'autres qui, d'une certaine manière, nous sont arrivées. Les deux pièces dont je vais parler aujourd'hui appartiennent à la seconde catégorie. Je ne les ai pas dénichées au terme de longues recherches, je ne les ai pas désirées pendant des mois avant de franchir le pas. Et pourtant, ce sont aujourd'hui deux des montres auxquelles je tiens le plus.

Toutes deux sont liées à mes débuts dans l'horlogerie en Suisse. L'une vient de chez Longines, l'autre de chez Girard-Perregaux, les deux premières maisons qui m'ont accueilli de ce côté de la frontière. Je n'ai pas vraiment choisi ces montres, du moins pas comme on choisit d'habitude. Néanmoins, c'est précisément ce qui rend mon attachement pour elles si particulier.



Mes débuts dans l'horlogerie


La Longines Spirit n'est pas ma première montre. En revanche, elle a marqué le début de mon aventure professionnelle dans l'horlogerie en Suisse. Avant cela, j'étais juriste en France. Un métier qui, peu à peu, avait cessé de faire sens pour moi, tandis qu'une passion grandissait en parallèle : les montres.

J'ai fini par franchir le pas, d'abord en travaillant dans une boutique en France, puis en rejoignant le siège de Longines. Girard-Perregaux est venue ensuite, ma deuxième maison suisse. Deux étapes, deux apprentissages, et à chaque fois une montre au poignet.

Il est en effet assez courant d'avoir une montre en prêt de la marque pour laquelle vous travaillez. On la porte au quotidien, elle vous accompagne, elle devient un peu la vôtre, même si elle ne l'est pas encore. Lorsque le moment du départ arrive, il n'est pas rare d'avoir l'opportunité de les acquérir. C'est ainsi que ces deux montres me sont restées.

Il y a cependant un détail que je n'ai pas encore mentionné : je n'ai pas eu une liberté totale de choix. À chaque fois, il y avait un cadre, des limites. Un catalogue ici, une liste là. Je choisissais, oui, mais à l'intérieur de frontières que je ne fixais pas.


La sage


La montre que j'ai choisie chez Longines est une Spirit en titane, cadran anthracite. Le choix se faisait dans le catalogue de la marque, dans la limite d'une certaine valeur. Une contrainte, donc, mais une contrainte large : le catalogue Longines est vaste, et j'avais de quoi faire. Face à cette liberté relative, je suis allé vers la sobriété. Trois aiguilles, l'heure et rien d'autre. Pas de date, pas de complication, pas de démonstration.



Le titane y est pour beaucoup. C'est un matériau que l'on oublie au poignet, léger, discret, qui ne cherche jamais à se faire remarquer. Il s'agit ici d'un titane grade 5, un alliage plus dur que le titane courant. Le titane, un peu plus sombre et chaleureux que l'acier, se marie parfaitement avec les aiguilles et index dorés. La boîte alterne les surfaces satinées et polies, et cette nuance de finition vient subtilement atténuer le coté tool watch de la montre. Tool watch quand même avec certaines caractéristiques : une étanchéité à 100 mètres, une couronne vissée et son fond vissé, lui aussi en titane, la Spirit ne craint pas grand-chose. Je la porte sans y penser, sous la pluie, en me lavant les mains et en me baignant tranquillement dans le lac de Neuchâtel. C'est un confort discret, presque psychologique : la certitude qu'elle encaissera sans broncher. La montre se porte sans qu'on y pense, et c'est précisément ce que je lui demandais. Une montre que l'on oublie, mais sur laquelle on peut toujours compter.



Le mouvement est un chronomètre certifié COSC, équipé d'un spiral en silicium, insensible au magnétisme, avec une réserve de marche de 72 heures, bien au-dessus de la moyenne. La montre l'affiche d'ailleurs discrètement : le mot « chronometer » figure sur le cadran, seul indice de ce qui se cache à l'intérieur. Pour le reste, rien ne trahit cette mécanique de précision. C'est une montre qui n'a rien à prouver, et qui en fait pourtant plus qu'elle n'en laisse paraître.



S'il fallait lui trouver un défaut, ce serait peut-être sa discrétion même : elle est si effacée qu'on pourrait, à tort, la croire banale. Il faut la porter quelque temps, sentir la légèreté du titane, apprécier la justesse du cadran anthracite, pour comprendre qu'elle ne l'est pas.


Il y a un autre plaisir, avec cette Spirit. C'est une montre qui aime changer d'habit. Grâce à son système de changement rapide, qui libère le bracelet sans outil, elle passe sans effort du bracelet titane d'origine à un cuir, à un NATO, et se réinvente à chaque fois. Un jour sobre et habillée, le lendemain décontractée.



C'est un plaisir que je connais bien et que j'ai déjà raconté ailleurs, aussi bien avec ma Oris qu'avec ma Glycine. Cette polyvalence est l'une des choses que je préfère chez la Spirit.



Une nuance, tout de même. L'entre-cornes mesure 21 mm, une dimension peu courante qui complique un peu la recherche de bracelets. Même dans cette montre que je trouve si libre, si ouverte, une petite contrainte a réussi à se glisser.


L'audace


Chez Girard-Perregaux, le cadre était tout autre. Plus de catalogue ouvert, mais une liste fermée, une trentaine de pièces tout au plus. Une liste qui évoluait peu, et sur laquelle une montre en céramique apparaissait rarement. Autant dire que la marge de manœuvre était mince. C'est pourtant là, dans cet espace réduit, que j'ai fait mon choix le plus audacieux.



La montre que j'ai retenue est une Laureato 42 mm, en céramique noire: boîte, lunette octogonale, et bracelet intégré. Seule la boucle déployante est en titane. La Laureato est un dessin imaginé par Girard-Perregaux dans les années 1970, et tout y respire cette époque : la lunette octogonale, sa signature, et surtout cette transition fluide entre la boîte et le bracelet, où l'un s'intègre dans l'autre sans rupture. La boîte adopte une forme de tonneau qui adoucit les 42 mm. Malgré ce noir uniforme, la céramique n'est pas monotone : elle alterne les surfaces satinées et polies, si bien que la lumière y court différemment selon les facettes et les angles de vue.



Le cadran est à l'unisson. Noir lui aussi, il est orné du motif Clous de Paris cher à la maison : une multitude de petites pyramides en pointe de diamant qui accrochent la lumière et la renvoient par éclats, donnant de la texture à ce qui pourrait n'être qu'une surface sombre. Les index appliqués et les aiguilles bâton, garnis de matière luminescente, répondent à l'aiguille des secondes et à son contrepoids en forme de pont, signature là aussi de la marque. À l'intérieur bat un mouvement manufacture automatique, le calibre GP01800, avec date et une réserve de marche d'une cinquantaine d'heures. On peut l'admirer à travers le fond en saphir fumé, teinté de gris pour rester dans le style visuel de la montre : perlage, côtes de Genève, anglages, tout y est soigné comme il se doit en haute horlogerie mais ce qui frappe, avant toute considération technique, c'est l'allure. Cette montre a une présence que peu d'autres possèdent.



Je dois pourtant l'avouer : au moment de la choisir, j'ai hésité. La céramique intégrale, ce noir profond, cette pièce si peu commune, tout cela m'attirait au premier regard, mais m'inquiétait aussi. J'avais peur de m'en lasser. Peur que cette audace, si séduisante aujourd'hui, finisse par me peser demain.


Ce réflexe, je le connaissais déjà. Quelques années plus tôt, face à mon Oris, j'avais eu exactement le même. J'hésitais alors entre deux versions, dont une variante en bronze, terriblement attirante au premier coup d'œil. Et j'avais reculé, par crainte que ce matériau audacieux ne manque d'intemporalité, qu'il me lasse à la longue. J'avais choisi la sagesse. Un choix que je n'ai jamais regretté : loin de me lasser, mon intérêt pour mon Oris n'a fait que grandir avec le temps.


Cette fois, pourtant, j'ai fait l'inverse. J'ai accepté le risque. J'ai choisi l'audace, la céramique, sans regret : non seulement je ne m'en suis pas lassé, mais c'est devenu l'une des montres que je préfère. Ce que je redoutais comme une faiblesse s'est révélé être sa plus grande force.



La céramique y est pour beaucoup. C'est un matériau étonnant au porter : plus léger qu'on ne l'imagine et très dur, ce qui s'avère une force comme une faiblesse. La céramique est en effet quasiment inrayable et inaltérable. En revanche, la céramique casse en cas de choc, contrairement à l'acier ou le titane. Sur le poignet, ses 11 mm d'épaisseur passent sous la manchette sans effort, et l'on oublie vite qu'on porte une montre de 42 mm. C'est une montre tout en nuances, sous des dehors monolithiques.


Le paradoxe


En regardant ces deux montres côte à côte, un constat s'impose. Avec la Longines, j'avais un large catalogue devant moi, une vraie latitude de choix. J'ai joué la sécurité : une montre sobre, en titane, polyvalente, que je peux habiller de mille façons. Avec la Girard-Perregaux, je n'avais qu'une liste étroite, et une pièce en céramique qui ne s'y trouvait que par chance. J'ai osé, à raison.

Le même renversement s'était joué avec mon Oris : libre de mon choix, sans aucune contrainte, j'avais opté pour la prudence. À chaque fois que la liberté m'était offerte, je l'ai dépensée en sagesse. Et c'est lorsque le cadre se resserrait que j'ai osé davantage.

Il y a là quelque chose qui m'échappe encore en partie. Comme si la liberté, loin de me pousser à l'audace, m'invitait à la prudence. Et comme si la contrainte, au contraire, me libérait. Plus le choix était restreint, plus la montre qui en est sortie s'est révélée forte, attachante, durable.


Éloge des limites


On imagine souvent que le choix idéal naît d'une liberté totale. Que plus l'éventail est large, plus la décision sera juste, plus elle nous ressemblera. Mes montres me racontent l'inverse.

À chaque fois que j'ai eu toute latitude, j'ai choisi la prudence, le raisonnable, ce qui ne risquait pas de me décevoir. Et à chaque fois qu'un cadre s'est resserré autour de moi, un plafond, une liste, une poignée d'options, j'ai été poussé vers des montres que je n'aurais peut-être jamais osé prendre seul. La contrainte a fait pour moi ce que ma liberté n'osait pas faire.

Je ne dis pas que la prudence avait tort. Mon Oris en est la preuve, je l'aime toujours autant. Mais sans ces limites, je n'aurais sans doute jamais porté de céramique noire au poignet, et je serais passé à côté d'une montre qui compte aujourd'hui beaucoup pour moi. Les limites ne m'ont pas privé de quelque chose. Elles m'ont offert ce que je ne savais pas vouloir.

Il y a peut-être là une leçon qui dépasse les montres. Nous passons beaucoup de temps à vouloir élargir nos choix, à fuir tout ce qui les restreint. Et pourtant, ce sont parfois les cadres imposés, ceux que l'on subit plus qu'on ne les décide, qui nous mènent là où nous n'aurions jamais pensé aller. C'est d'ailleurs une question que je me posais déjà autrement dans un autre billet : et si l'essentiel, dans cette passion, n'était pas tant ce que l'on choisit d'acquérir ?

Ces deux montres, je ne les ai pas vraiment choisies. Mais elles sont là, à mon poignet, témoins d'un tournant de ma vie. Et si c'était à refaire, je crois que je laisserais de nouveau les limites choisir un peu pour moi.







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