L'inclassable
- Valentin De Steur

- 8 juin
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 juil.
Le contre-pied
Sur ce blog, j'ai surtout parlé de montres mécaniques. Permettez-moi un petit écart : l'une des montres que je prends le plus de plaisir à porter en ce moment n'a ni rouage, ni balancier, ni rotor. Elle a un écran. Un affichage digital, des chiffres qui s'allument, une pile à l'intérieur.

C'est une Tissot PRX Digital, et elle n'aurait, sur le papier, rien à faire dans la collection d'un amateur de montres mécaniques. Trop simple, trop électronique, trop loin de tout ce qui fait habituellement battre le cœur d'un passionné. Je me suis d'ailleurs déjà posé la question, il y a quelque temps, à propos de ma G-Shock : une montre digitale a-t-elle sa place dans la collection d'un amateur de montres ? J'y avais répondu oui, sans hésiter. La PRX Digital, à sa manière, prolonge cette réponse.
Cette montre a une qualité rare. Elle ne rentre dans aucune case. Ni tout à fait habillée, ni tout à fait sportive. Ni vraiment chère, ni vraiment bon marché. Ni montre d'homme, ni montre de femme. Ni objet sérieux, ni simple gadget. C'est précisément ce refus des étiquettes qui me plaît.
Une montre sans pression
Je n'ai pas vraiment cherché cette montre. Elle est arrivée, presque par hasard, et je l'ai prise pour ce qu'elle était : une envie, sur le moment, de tenter quelque chose de différent. Pas l'aboutissement d'un long désir, pas le marqueur d'une étape, juste le plaisir simple d'une montre que l'on attrape sans cérémonie.

C'est peut-être pour cela qu'elle me détend autant. Mes autres montres portent un certain poids, celui de leur prix, de leur histoire, de ce qu'elles représentent. Celle-ci n'en a aucun. Je peux la cogner, la mouiller, l'oublier dans un tiroir et la retrouver des semaines plus tard avec le même plaisir intact. Elle ne demande rien, ne réclame aucune attention particulière. C'est précisément cette légèreté, au sens propre comme au figuré, qui la rend si facile à porter.
Le Frankenstein rétro-futuriste
Pour comprendre cette montre, il faut accepter une idée un peu étrange : la PRX Digital est une sorte de monstre de Frankenstein horloger. Une créature assemblée de morceaux qui ne devraient pas aller ensemble, et qui pourtant tient debout, et même fièrement.
Le premier morceau, c'est le corps. Un boîtier tonneau, une lunette fine, un bracelet intégré qui jaillit de la carrure : tout le vocabulaire du sport-chic des années 1970, celui que l'on doit à Gérald Genta et à ses créations devenues mythiques. La PRX n'invente rien ici, elle assume son héritage. La première PRX date de 1978, à l'époque où ce style d'intégration faisait fureur dans le sillage de la Royal Oak, de la Nautilus ou de la Laureato. Elle appartient pleinement à cette famille.
Le second morceau, c'est le cœur, et c'est là que la greffe devient surprenante. Sur ce corps si raffiné, Tissot a posé un affichage digital. Un écran à cristaux liquides, des chiffres qui s'allument. La PRX d'origine, en 1978, était certes une montre à quartz, mais à aiguilles. Cette version digitale, elle, n'a jamais existé telle quelle à l'époque. Le terme de faux souvenir lui irait bien, celui d'un passé réinventé : une montre qui évoque l'esthétique digitale des années 1970 et 1980 sans en être vraiment l'héritière directe. Le monstre, ici, assemble même des fragments de passés qui n'ont jamais coexisté.

Le digital, je le redis, ne m'a jamais rebuté. J'ai grandi avec ces montres à pile et à écran, et j'en garde une vraie tendresse. Les Casio, les G-Shock, toutes ces montres qui assument leur électronique sans complexe ont leur propre culture et leur propre charme. La PRX Digital puise dans ce même imaginaire, mais l'habille autrement.
Le plaisir de s'en servir est presque enfantin. L'écran donne l'heure, la date, un second fuseau horaire, un chronographe et un minuteur. À chaque pression de bouton, un petit son se fait entendre, qui ajoute encore au côté geek de l'objet. Le rétroéclairage, lui, s'active en maintenant le bouton à 11 heures, puis reste allumé tant que l'on manipule les autres boutons pour naviguer entre les fonctions. Toutes les montres digitales ne le font pas, et c'est très pratique : on peut explorer les fonctions dans le noir sans avoir à réactiver sans cesse le rétroéclairage. Rien d'extraordinaire, juste une petite attention très pratique.
Le choix de la facilité, vraiment ?
Je devine l'objection. On pourrait voir dans cette PRX Digital un choix de la facilité. Prendre une montre qui existe déjà, la PRX à aiguilles, et y greffer un module digital, n'est-ce pas faire du neuf avec du vieux ? Un assemblage un peu opportuniste : on reprend une base qui marche, on y ajoute un écran, et le tour est joué.

L'argument se défend. Ce n'est pourtant pas ainsi que je vois les choses. Là où certains verraient un bricolage, je vois une montre originale, attachante précisément par son ambivalence. Cet assemblage improbable produit quelque chose que ni la PRX à aiguilles, ni une digitale classique ne possèdent. Le raffinement du bracelet intégré, ce côté un peu habillé, un peu précieux, vient cohabiter avec le côté geek et joueur du digital. Deux mondes que tout oppose, réunis sur un même poignet. Ce grand écart fait tout son charme.
Le toucher et les détails
Si je devais désigner ce que je préfère dans cette montre, ce serait sans hésiter son bracelet. Intégré au boîtier, il est de type monomaillon, d'une fluidité remarquable. Il épouse le poignet, ondule sans rigidité, et l'on sent au porter une qualité de fabrication. Un détail le rend particulièrement réussi : sa largeur diminue subtilement entre le maillon de la carrure et le dernier maillon, vers la boucle, ce qui affine la ligne et soigne la silhouette. Le fermoir est un fermoir papillon à boutons poussoirs, qui s'ouvre par le centre, discret et sûr.

Les finitions méritent qu'on s'y arrête. Le bracelet est entièrement brossé, ce qui donne à la montre une sobriété appréciable, sans clinquant. Malgré cette finition simple, le jeu de lumière reste intéressant : les maillons sont plats, et leurs surfaces accrochent la lumière par tranches nettes, qui s'animent selon l'angle du poignet.

La boîte est elle aussi brossée, mais relevée d'un chanfrein poli qui souligne ses arêtes. La lunette, polie, apporte une dernière touche de brillance. Le cadran est d'un noir profond sous la glace saphir, et cette profondeur ajoute du relief à l'ensemble, venant rompre un peu avec l'aspect monochrome général de la montre.

Le reste suit le même niveau d'exigence, inattendu à ce tarif. Une glace saphir, quasi inrayable, là où tant de montres digitales se contentent d'un plastique ou d'un verre minéral. Cette PRX propose une étanchéité à 100 mètres et un système de changement de bracelet facilité, même si, le bracelet étant intégré, les options de remplacement restent très limitées. Je n'ai donc pas pu prendre plaisir à essayer différents bracelets comme j'ai pu le faire avec la OW P-104 Selectron, ma Oris Big Crown Pointer Date ou encore ma Glycine Airman MLV.

La relative finesse du boîtier et sa légèreté générale, enfin, la font oublier au poignet. La PRX Digital n'est pas une montre jetable : elle cache un vrai sérieux sous son allure légère.
Ni homme, ni femme
Reste la question de la taille, et avec elle, celle du genre. Avec ses 35 millimètres, la PRX Digital est une petite montre, et certains revendeurs la rangent d'ailleurs au rayon féminin. C'est un réflexe daté. Tissot ne tranche pas. La marque propose ce diamètre aussi bien dans sa collection homme que dans sa collection femme. L'intention est donc plutôt celle d'une montre sans genre, et je l'approuve pleinement. Le procès en « montre de femme » ne vient pas de la marque, mais d'une habitude du marché qui peine à se défaire de ses vieilles catégories.

Un détail laisse pourtant deviner une intention plus ancienne. Je n'ai eu à retirer aucun maillon du bracelet, alors que je n'ai pourtant pas un gros poignet. On peut donc se demander si ce dimensionnement ne visait pas d'abord des poignets féminins. Peu importe, au fond : elle me va, et je la porte avec plaisir. J'aime même la porter un peu lâche, flottant légèrement au poignet, presque comme une gourmette, avec ce côté un brin décalé qui me ravit. Une grande montre impose une certaine tenue ; une petite, elle, autorise la fantaisie.
Le destin d'une inclassable
Il y a une dernière chose à dire, et elle ne m'étonne qu'à moitié : la PRX Digital ne figure plus au catalogue de Tissot. Je l'ignore, mais je suppose qu'elle n'a pas pleinement convaincu le public, et peut-être son prix y est-il pour quelque chose. Une montre aussi hybride, aussi inclassable, était sans doute trop singulière pour séduire le grand nombre.
Il y a là quelque chose qui, curieusement, me la rend encore plus attachante. Son destin commercial semble épouser sa nature : trop étrange pour les cases du marché, elle a fini par en sortir, discrètement, pour rejoindre le territoire plus confidentiel des montres que l'on aime justement parce qu'elles n'ont pas trouvé leur place. J'aime une montre que le marché n'a pas su garder.
C'est peut-être cela qu'elle m'a permis de confirmer. Le plaisir d'une montre ne tient ni à son prix, ni à son mouvement, ni aux étiquettes que l'on colle dessus, taille, genre, catégorie. Il tient à ce qu'elle nous fait ressentir quand on la porte. La PRX Digital ne rentre dans aucune case, et c'est exactement pour cela que je l'aime. Les montres qui me touchent le plus sont souvent celles qui refusent qu'on les range.



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