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OW P-104 Selectron : à vos calculs

Photo du rédacteur: Valentin De Steur
Valentin De Steur
30 juil.
10 min de lecture

Certaines marques ont déjà pu me plaire sur le papier sans que rien ne se passe une fois la montre au poignet. Ollech & Wajs ne fait pas partie de ce club. J’ai découvert cette marque avec la réédition de la C-1000, dont le passé, le design efficace et les performances sans concession m'ont tout de suite marqué.


À mesure que la marque présentait de nouveaux modèles, je nourrissais le vœu d'avoir ses montres entre les mains et, peut-être un jour, de rencontrer celui qui a fait revivre la marque, Charles Le Menestrel. Un email, et le rendez-vous était pris. Quelques jours plus tard, nous voilà autour d'un café, plusieurs modèles Ollech & Wajs posés devant nous, dont la OW P-104 Selectron. Je lui avais justement manifesté mon intérêt pour cette montre. Une fois au poignet, il s'est confirmé net. J'ai ressenti ce que l'écran ne transmet jamais, cette impression d'avoir quelque chose de spécial au poignet.


Le café fini, Charles accepte de me laisser la P-104 Selectron quelques jours. Un livre sur l'histoire de la maison complète le prêt. En le parcourant, j'ai découvert un lien fort avec l'air et l'espace. Impossible dès lors de me contenter de mon salon pour faire connaissance avec cette pièce. J’ai donc pris la route, direction le musée de l’aviation Clin d'Ailes, à Payerne.



Une montre ordinateur


Le musée Clin d'Ailes tient dans un hangar, à côté de la base aérienne de Payerne. On circule entre des avions de combat plus ou moins anciens. Les carlingues font écho à l'acier omniprésent de la P-104. Plus encore, les hélices qui équipent certains de ces avions ramènent au logo de Ollech & Wajs, deux lettres fondues en une hélice. 



Le lien avec l'air et l'espace n'est pas que visuel. Bien avant les montres dites intelligentes, Ollech & Wajs proposait déjà un calculateur au poignet. Le modèle l'appelait « Selectron Computer », à une époque où le mot « computer » désignait encore celui qui calcule, l'humain penché sur ses opérations, et non la machine. Une publicité de l'époque vantait une montre de demain. Une autre parlait de « Swiss Flight computer ».



Les pièces qui ont porté ce nom forment une petite lignée née au milieu des années soixante. Un premier Selectron Computer à remontage manuel en 1966, un OW Computer automatique présenté comme un tableau de bord miniature, puis un chronographe animé par un Valjoux 7733 à la fin de la décennie. Toutes partageaient la même vocation, servir ceux qui volaient et ceux qui calculaient, pilotes, navigateurs, ingénieurs. Un manuel de deux mille mots accompagnait la montre, tant les opérations qu'elle permettait étaient nombreuses, au sol comme en vol.



Le musée consacre une salle à Claude Nicollier, seul astronaute suisse, quatre fois parti là où l'aviation cède la place à l'espace.



La P-104 Selectron n'a jamais quitté l'atmosphère, mais elle vient de ce moment où l'homme calculait sa trajectoire à la main, penché sur des cadrans, avant de confier la tâche aux machines. Elle appartient à cette parenthèse, entre le ciel et l'espace.



Poli s’abstenir


Le boîtier annonce la couleur, celle de l’outil sans coquetterie. Aucune surface polie pour attirer l’œil. Tout est brossé. Les faces avant et arrière des cornes arborent un brossage circulaire, repris sur le fond de boîte vissé où figurent le logo de la marque et la mention Zürich 1956. 



Les flancs adoptent un brossage horizontal. Ce choix n’est pas qu’esthétique, une finition brossée encaisse les rayures bien mieux qu’un poli, qui trahit le moindre contact. Le parti pris est cohérent de bout en bout, celui d’une montre faite pour être portée dans toutes les aventures.



Côté chiffres, la P-104 Selectron mesure 39,5 millimètres de diamètre hors couronne, pour un corne à corne d’environ 49 millimètres. Cette dernière valeur compte davantage à mes yeux que le diamètre, car c’est elle qui détermine si une montre se posera bien sur le poignet. Sur le papier, ces 49 millimètres avaient de quoi m’inquiéter. Pourtant, une fois la montre à mon poignet, d’environ 18 centimètres, l’ensemble tombe très bien, les cornes ne dépassent pas de mon poignet. Elles pourront en revanche représenter un frein pour les poignets les plus fins. 



L’épaisseur de 13,8 millimètres, verre saphir compris, n’est pas négligeable. Due notamment à la très confortable étanchéité de 300 mètres, elle n’est pour autant pas un handicap pour le confort. Le profil étagé de la carrure couplé aux cornes plongeantes viennent relativiser cette épaisseur. La montre se porte bien mieux que les chiffres ne le laissent craindre.



Un détail rare mérite qu’on s’y arrête. Les cornes sont doublement percées. Un premier trou, plus proche de la carrure, réduit le vide entre le bracelet et le boîtier, ce qui sert bien un bracelet deux brins de type cuir. Un second, plus vers l’extrémité de la corne, ouvre davantage le passage pour un bracelet type nato ou single pass plus ou moins épais.



Ceci étant dit, je n’ai eu aucun problème à passer le bracelet single pass proposé par la marque en utilisant le trou le plus proche de la carrure. Il n’empêche que cette double perforation offre une latitude que l’on rencontre rarement, et qui dit beaucoup du soin apporté aux aspects pratiques de cette montre. 


Visuellement forte, la couronne vissée poursuit le propos. Large et épaisse, elle assure une prise excellente. Profondément crantée, signée du logo O&W, elle se manie avec assurance. Elle transpire la qualité de fabrication et d’assemblage.



Certains pourront regretter l’absence de protège couronne. Cependant, nul besoin de craindre pour cette dernière en cas de choc. Son large tube assure le coup.



Vient enfin la lunette bidirectionnelle. Pour la première fois, j’ai entre les mains une lunette à friction. Moi qui aime entendre les clics quand je manipule une lunette tournante, je pensais être frustré. Il n’en est rien. La manipulation est agréable et précise. Surtout, ce système de friction est ici parfaitement logique. Vu l’échelle logarithmique non linéaire de la lunette, gravée avec précision et teintée de noir, il n’aurait pas été cohérent d’avoir des clics, linéaires par définition. Brossée de manière circulaire, la lunette prolonge là encore l’esprit outil et offre un contraste franc avec le noir du cadran. Au-delà de son attrait esthétique, elle prend tout son sens une fois utilisée de pair avec le rehaut. J’y reviendrai. 



Sobre, mais pas austère


Le cadran se pare d’un noir profond. Sur cette base sobre, tout est pensé pour une lecture efficace.


À midi figurent le logo en hélice, la mention Zürich 1956 et le nom Selectron. À six heures, on lit P-104 et le niveau d’étanchéité: 300 mètres. Certains pourraient se demander pourquoi faire une telle étanchéité sur une montre de pilote, ce à quoi Charles Le Menestrel répondrait « parce que l'on peut ». Au-delà de ce trait d'humour, cette étanchéité rassure parce qu'elle démontre une robustesse indéniable. J'y vois personnellement un très bon point.


Les index sont peints, sauf ceux à midi, trois et neuf heures qui sont appliqués. À midi, un index lui aussi appliqué en forme de cône pointe vers le haut. Tous sont garnis de luminova couleur coquille d'œuf, teinte discrète qui réchauffe l’aspect d’ensemble sans tomber dans le vintage artificiel. 


Le guichet de date, à six heures, est paré d'un cadre appliqué de forme rectangulaire. Le disque est blanc, non coquille d'œuf ou noir, et moi qui reste d'ordinaire attaché au ton sur ton, cet écart ne me gêne pas ici. Un détail que je n'avais jamais rencontré ailleurs mérite d'être signalé : du luminova a été déposé sur le pourtour du guichet date. L'ensemble des repères reste ainsi visible dans l'obscurité. C'est ici encore une belle démonstration du sens du détail de la marque.



Les aiguilles des heures et des minutes sont des bâtons à bout carré, forme peu commune qui ne nuit en rien à la précision de lecture de l'heure. Toutes deux brossées, l'aiguille des heures loge en son centre une bande de luminova orange. Celle des minutes se montre plus originale, avec un damier dont les carrés alternent le noir et le luminova orange. L'aiguille des secondes, en forme de flèche, arbore elle aussi la couleur orange et est luminescente en son extrémité.


Toutes ces touches de matière luminescente sont la bienvenue et logique pour une montre « outil ». Cependant, j'ai pu remarquer que la puissance du luminova n'est pas homogène. Les index appliqués brillent franchement, quand les index peints et les aiguilles restent plus timides. Une intensité uniforme aurait rendu l'ensemble parfait. Cela dit, dans le noir, l'ensemble est lisible.


Le pourtour du cadran est cerné d'un rehaut blanc aux inscriptions noires, là aussi précises et lisibles. Comme évoqué plus tôt, ce rehaut a vocation à être utilisé de pair avec la lunette, j'y reviendrai, patience. Toujours est-il qu’esthétiquement, ce rehaut apporte du contraste et resserre visuellement l'ouverture du cadran, effet que j'apprécie beaucoup.



Le cerveau mécanique


La lunette de la P-104 Selectron n'est pas là pour le décor. Comme je l’évoquais plus tôt, elle arbore une échelle logarithmique qui, associée au rehaut fixe, transforme la montre en petite calculatrice. Le principe est celui de la règle à calcul, cet instrument que les ingénieurs maniaient avant l'électronique.


Cet outil a été pensé pour le vol, pour des pilotes qui calculaient cap, vitesse et distance en plein ciel. Ses opérations valent pourtant pour n'importe quel déplacement. Je prendrai donc mes exemples sur la route plutôt que dans les airs, parce qu'une voiture parle à chacun.


Le mécanisme repose sur une idée simple. Le rehaut fixe porte un triangle marqué KM qui sert de référence horaire pour une lecture en kilomètres. On aligne une valeur de la lunette face à une valeur du rehaut, puis on lit le résultat en face de ce triangle ou de la valeur connue. Les chiffres se lisent de façon souple, un 12 pouvant valoir 12, 120 ou 1,2 selon le contexte, à vous de placer la virgule. Ce principe posé, trois usages peuvent en découler.


Premier cas, la vitesse. Vous avez parcouru 70 kilomètres en 35 minutes et cherchez votre vitesse moyenne. Vous placez la valeur 70 de la lunette en face de la valeur 35 du rehaut. Sans plus rien toucher, vous lisez la valeur qui se présente en face du triangle KM, soit 120. Votre vitesse moyenne est de 120 kilomètres à l'heure. Un second repère, placé à la valeur 36 du rehaut, permet le même calcul lorsque le temps a été chronométré en secondes plutôt qu'en minutes.



Les deux calculs suivants partent de cette vitesse de 120 km/h. La valeur 12 de la lunette est donc alignée avec le repère KM du rehaut.


Vous devez parcourir 50 kilomètres. Vous voulez alors savoir le temps nécessaire pour parcourir cette distance en roulant à 120 km/h. Vous cherchez la valeur 50 sur la lunette tournante, votre distance, et vous lisez en face, sur le rehaut, le temps. La réponse est 25 minutes.

Dernier cas, vous allez rouler pendant 20 minutes, toujours à 120 km/h et vous voulez connaître la distance qui sera parcourue. Vous cherchez le 20 sur le rehaut cette fois-ci, et vous lisez en face, sur la lunette tournante, la distance. Le résultat est 40 kilomètres parcourus.


Le rehaut ne s'arrête pas au kilomètre. À côté du triangle KM, il porte deux autres repères, Stat. et Naut. (pour statute mile, le mille terrestre, et nautical mile, le mille nautique). En gardant mon réglage sur 120 kilomètres à l'heure, je lis environ 75 en face de Stat., soit 75 milles terrestres à l'heure, et environ 66 en face de Naut., soit 66 nœuds. La même vitesse s'exprime ainsi dans trois unités, kilomètres par heure, milles par heure et nœuds, en une seule manipulation.


Ce qui frappe, c'est l'économie du geste. Une vitesse posée, et toute une famille de réponses se lit d'une rotation, sans crayon ni écran. On comprend alors pourquoi ces montres accompagnaient pilotes et navigateurs, à une époque où calculer vite pouvait tout changer.


La lunette ne s'arrête pas à ces trois usages. Un autre repère du rehaut, placé à la valeur 10, sert de point de référence pour des multiplications, des divisions et des conversions d'unités. Convertir des miles en kilomètres, des pieds en mètres, des litres en gallons, tout cela se lit de la même manière, en posant un facteur puis en lisant le résultat.


Un cœur éprouvé


Sous le cadran bat un Soprod Newton Precision P092, un mouvement automatique suisse développé sur mesure pour la marque. La fiche technique dit l’essentiel, quatre hertz, vingt-huit mille huit cents alternances par heure, vingt-trois rubis, une réserve de marche de quarante-quatre heures. On y trouve aussi un stop seconde et un réglage rapide de la date par la couronne, deux commodités appréciables au quotidien.


Le fond vissé ne laisse rien voir de la mécanique, mais la marque n’a pas renoncé au soin pour autant. Le rotor a été redessiné à la forme du logo OW, posé sur une base gravée Zürich 1956. Une attention cachée, cohérente avec une montre qui préfère travailler que se donner en spectacle.


La fiabilité du mouvement Soprod Newton Precision P092 a été éprouvée de manière indépendante par le laboratoire Dubois à La Chaux-de-Fonds, qui lui a décerné la certification Chronofiable. Le test n’a rien d’anodin, il soumet le mouvement à un vieillissement accéléré simulant le port au poignet, avec des variations extrêmes de température et d’humidité, et vingt mille chocs indirects de sévérité variable. Seuls les calibres qui passent l’ensemble de ces épreuves obtiennent la certification.


Sur la précision, la P-104 Selectron est annoncée à plus ou moins cinq secondes par jour, réglée sur cinq positions. En une semaine à son poignet, je n’ai pas noté de réel retard ni d’avance. C’est une précision honnête pour la vie courante. La certification COSC, elle, est disponible en option.


Ce mouvement fiable et éprouvé reste fidèle à l’esprit de la marque.


Un vrai strap monster


La P-104 Selectron est livrée sur un bracelet type nato “single pass”, noir rehaussé d’un liseré orange qui répond aux aiguilles. 



La boucle et les passants sont brossés, la boucle portant la signature de la marque. La fabrication est soignée, sans fausse note.



Ce montage single pass a ses vertus. La tête de montre reste au poignet même si une barrette vient à casser, et le passage unique sous la carrure évite de trop surélever la montre. Une réserve toutefois, et elle m’est purement personnelle. Le single pass a tendance à presser un peu plus le poignet de part et d’autre. Son rendu visuel n’est pas à mon goût. Ce n’est pas un reproche adressé au bracelet d’Ollech & Wajs, plutôt un constat que je fais sur tous les single pass.


L’entrecorne standard de vingt millimètres ouvre grand le champ des possibles. J’ai multiplié les essais avec mes propres bracelets, deux brins comme nato, et tout lui va. L’acier dominant et les touches de couleur des aiguilles s’accordent avec une belle variété de teintes.



La marque propose d’ailleurs d’autres options. Vous pouvez commander un bracelet acier de type grain de riz que j’ai eu l’occasion d’avoir entre les mains, d’une très belle qualité, dont les petits maillons centraux sortent de l’ordinaire, brossés et facettés là où on les attend souvent arrondis et polis. Un bracelet rubber noir ou orange complète la gamme.


Un match confirmé


L’attirance que cette marque exerçait sur moi, et cette montre en particulier, ne tenait jusque-là qu’au papier. Une semaine au poignet l’a confirmée.


La P-104 Selectron tient ses promesses. Elle se porte avec un confort que ses chiffres ne laissaient pas deviner, et elle respire la qualité, entre sa carrure d’acier, son mouvement éprouvé et une étanchéité qui rassure en toute circonstance. C’est une montre qui ne se contente pas de donner l’heure, simple en apparence, technique dès qu’on l’interroge. Sa lisibilité est excellente, même s’il convient de la relativiser dans l’obscurité comme je l’indiquais.


Elle attire l’œil, aussi. Pas par préciosité ni par esbroufe, mais parce qu’elle a un vrai charisme, de celles qui engagent la conversation entre passionnés avertis. 


Pour couronner le tout, derrière cette allure, il y a un héritage réel, celui d’une lignée née pour le vol et le calcul.


Reste une seule chose que je lui reproche vraiment, et qui ne vient pas d’elle : il va falloir la rendre.



 
 
 

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